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Au mois de mai 2012, j’ai une première discussion avec Pol Matthé au sujet de l’exposition qu’il projette de faire dans l’espace de l’association (SIC) et je ne sais pas encore que j’aurai plus tard des scrupules à écrire un texte de critique d’art en utilisant la première personne du singulier et à parler d’un projet dans lequel je suis impliqué personnellement, et qui plus est pas de manière exclusive (puisque d’autres de mes amis y sont aussi associés). C’est comme qui dirait faire d’une pierre deux coup, ou plutôt d’un coup trois tabous. Maman, si tu m’écoutes, pardonne-moi.

Comme lui est flamand et moi wallon, nous parlons ensemble en anglais (à cause de la reine Elisabeth d’Angleterre), ce qui provoque régulièrement de merveilleux quiproquos dont on peut longtemps s’amuser.

L’un de ces malentendus a lieu dès le départ, lorsqu’il me parle de son projet de carton d’invitation qu’il compte faire en utilisant du noir et une couleur. Je crois alors saisir au vol l’information que cette teinte serait tirée de près ou de loin de l’oeuvre de Mondrian, le peintre hollandais, connu pour sa rigueur dans l’identification des couleurs. Rigueur que Pol Matthé partage occasionnellement. Cela a le don de me laisser bouche bée, jusqu’à ce que je comprenne, plusieurs semaines plus tard, qu’il ne s’agissait pas de Mondrian, mais bien de mandarine. Donc tout simplement, une invitation de couleur mandarine. C’était une mandarine qui traînait sur la table de sa maison, délaissé par sa fille. Il s’avère que, au même titre que la rigueur, dans l’oeuvre de Pol Matthé tout aussi significative est cette simplicité.

Il faut dire qu’en matière de quiproquo ou plutôt de téléphone arabe, Pol Matthé persiste et signe en décidant d’intituler son exposition du nom de Murmuratives, terme qui pourrait vouloir dire murmure en anglais, mais qui n’appartient en réalité ni à l’anglais ni au français bien que ce néologisme s’avère suffisamment évocateur. Au demeurant ce titre introduit d’emblée à son projet dans le même temps qu’il fait le portrait du lieu où il est accueilli : cette association (SIC) dont je fais partie, je vous le disais, et que l’on connaît en général principalement par le bouche à oreille…

Parlant de communication et de bouche à oreille, le carton d’invitation de Pol Matthé consiste en l’occurrence en une impression faite avec une imprimante Risograph d’un rectangle mandarine par-dessus lequel flottent les lettres M, U, et R, répétées plusieurs fois, comme susurrant un murmure à l’envi. Ce carton est lui-même recoupé pour former huit versions différentes qui sont distribuées à la main dans les semaines précédant le vernissage; manière d’acter la diffusion de la rumeur, du murmure, dans l’espace concret de la ville, par des intermédiaires de chair et d’os.

Dans son exposition qui est inaugurée le 15 novembre, Pol Matthé montre une série d’objets ainsi que deux ou trois images. Sa présentation est également marquée par deux interventions in situ qui font souvent sa marque de fabrique, et qui ont, ici comme en de précédentes occasions, quelque chose de spectaculaire.

En effet, lorsque le visiteur pénètre dans le lieu d’exposition situé dans une maison de Forest qui s’ouvre sur un couloir central distribuant deux espaces latéraux – l’un domestique et l’autre, un garage reconverti en salle d’exposition – il a tôt fait de noter la présence d’un trou circulaire inattendu exécuté à la carotteuse dans l’épaisseur des deux murs du couloir, donnant de la sorte à quiconque la possibilité de voir au travers de cette ouverture l’ensemble des espaces d’expositions en enfilade.

Ce premier geste opérant un décloisonnement ludique des espaces se trouve prolongé d’une seconde action, qui le voit réaliser un moulage en béton de l’escalier en pierre bleue qui donne accès au garage. Deux marches, tout au plus, se trouvent soudainement agrémentées de leur versant négatif : l’ensemble matérialisant désormais, non plus un escalier pour descendre dans l’espace, mais une plateforme pour le contempler, pour se trouver suspendu dans un entre-deux.

En entrant dans le garage on aperçoit, suspendu à un simple clou, un ustensile de bois fait d’un manche et d’une molette sur les dents de laquelle sont implantés des caractères d’imprimerie.

Cet objet est en réalité un tampon d’un âge oublié, trouvé sur un marché aux puces, qui a attiré l’attention de l’artiste tant pour son design inhabituel que parce qu’on peut y voir un témoignage de la conception de l’espace qui le préoccupe et qui est transmise dans cette exposition, dans le secret de chacune des oeuvres. En effet, ce tampon de forme ronde dentelée pointant dans toutes les directions de l’espace est l’équivalent métaphorique et poétique d’un compas à 360 degrés qui serait capable d’établir la position de corps dans l’espace, pas tant d’un point central par rapport à des points périphériques, que de points qui s’empareraient successivement de la centralité, pour le laisser ensuite à d’autres points. Dans cet objet, comme dans d’autres pièces de Pol Matthé réside un principe mathématique, mais aussi et surtout ludique, de correspondances spatiales, qui est si dynamique et ingénieusement pensé qu’il semble rarement mener à des impasses.

Une seconde oeuvre est une visionneuse de diapositives placée sur un petit plateau de bois gravé d’un cercle. A l’origine, cette plaque est placée au revers du mur, lors du forage des trous pour amortir le choc de la carotteuse. Pol décide ensuite de la réemployer à titre de socle pour cette visionneuse. Ce faisant, elle passe d’un plan vertical à un plan horizontal, et cette simple transition est l’un des signes visibles des mouvements spatiaux qui ont lieu dans le corps de cette exposition.

Au coeur de la visionneuse, on distingue un dessin à main levée qui ressemble à un cartoon, et dans lequel j’ai l’impression d’avoir vu un personnage allongé au pied d’une pyramide. Comme qui dirait Numérobis dans Astérix et Cléopâtre. S’il s’agit bien de Numérobis (faisons comme si c’était le cas) ce cartoon vient en substance tempérer le caractère potentiellement sévère du modèle mathématique approché, en offrant une sorte d’autoportrait humoristique de l’artiste, allongé, exténué, au pied de l’édifice parfaitement harmonieux qu’il viendrait d’édifier.

Toujours dans le garage, on voit un livre rose ouvert qui est fiché à flanc de mur et qui joue lui aussi le rôle de socle, au propre comme au figuré, et également de compas. Ouvert, effeuillé autour de l’axe de sa reliure, lui aussi indique potentiellement des directions allant vers tous les points cardinaux.

Ce livre rose est un vieux livre de comptes qui soutient ici une demi sphère en verre et une feuille sur laquelle on peut lire en flamand ce qui ressemble à des instructions tirées d’un manuel pour jouer au ping-pong. En tout cas, il s’agit d’un schéma avec des flèches qui explique comment lifter une balle.

Le livre qui joue le rôle de socle est une allusion plus ou moins immédiate dans cette sculpture à l’association (SIC) elle-même, puisque celle-ci est concernée par l’édition de livres et par l’histoire de l’art. On pourrait dire à ce titre que les objets de Pol Matthé sont toujours en substance des portraits et/ou des autoportraits. Ils conservent, dans leur abstraction, quelque chose d’anthropomorphe. Mais il s’agit de plus qu’un hypothétique portrait de notre association dans ce cas-ci puisque c’est pareillement une oeuvre qui parle de l’art conceptuel lui-même, cet art qui est sensé reposer sur une théorie, ou disons reposer sur les livres. Ici, littéralement, le livre sert de socle. Cependant, loin d’en faire une démonstration dialectique, à la manière de l’art conceptuel canonique d’un Joseph Kosuth par exemple, il en est plutôt fait une démonstration poétique, à l’image de la couleur rose (dans laquelle on pourrait voir une allusion plus ou moins explicite à Jacqueline Mesmaeker), de la demi sphère et d’une innocente règle du ping-pong.

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Dans l’espace de gauche, qui est un espace typiquement bruxellois constitué de salles en enfilade, on trouve deux oeuvres tout au plus. Il y a d’abord une petite lightbox, faisant surgir une image orangée sur laquelle on peut voir des confettis de papier. Ceux-là proviennent en fait d’une perforatrice que Pol Matthé a utilisée pour trouer les feuilles d’une édition d’un calendrier qu’il a fait l’année dernière. Ces trous liaient entre eux plusieurs mois de l’année. L’image trouve à présent un écho dans sa nouvelle exposition où de mêmes trous, à une autre échelle, associent non pas des épaisseurs de temps, mais des épaisseurs d’espace.

Et puis, en sus de cette lightbox, il y a une projection d’une image trouvée datant des années 1940 qui montre trois personnages en train de jouer à la pétanque, quelque part en Belgique. Les trois gaillards sont assez concentrés sur le jeu bien qu’ils soient manifestement des amateurs. Tous sourient en coin, conscients de ce que quelqu’un est en train de les portraiturer mais ils attendent néanmoins leur tour avec application, passionnés par le jeu. Ce groupe d’amateurs qui s’essaie à la pétanque est de toute évidence là aussi un portrait détourné de notre chère association et de ceux qui la constituent, mais au-delà de ce clin d’oeil (que dis-je de cet honneur), c’est aussi le jeu de pétanque luimême qui recouvre dans cette histoire une grande importance métaphorique.

La pétanque est d’abord décisive au regard du titre de l’exposition, puisque le mot Murmuratives peut être considéré comme une projection graphique d’une boule qui tombe au sol pour poursuivre ensuite son chemin sur quelques centimètres. Il y aurait presque du Mallarmé et du Broodthaers dans cette idée, si nos deux aïeux n’étaient pas actuellement en vacances prolongées, puisque c’est d’un jeu conceptuel et lexical dont il est question ici. Le premier Mur désignerait le son sourd que fait la boule au moment de toucher de le sol, le second mur en serait l’écho et le atives, serait quant à lui un dérivé de l’adjectif répétitif (ou repetitive) dont il tire son inspiration. Mur-mur-atives … et vous voyez la boule qui roule, qui roule, et qui s’approche du cochonnet!

Mais la pétanque est également un symbole fort dans cette affaire si on la considère ni plus ni moins comme la métaphore de l’acte créatif et comme une métaphore du projet artistique de Pol Matthé. Vous verrez, bientôt, vous ne lancerez plus vos boules de la même manière quand vous vous retrouverez les pieds dans le sable, lors d’un prochain weekend à la côte belge.

La pétanque est une métaphore de l’acte créatif car c’est un sport complet qui mêle l’action et la réflexion, la méditation et la concentration, tout comme la natation si vous avez le courage d’aller nager par ce temps et dans les eaux froides de la mer du nord.
C’est aussi la métaphore de l’acte créatif parce qu’elle associe la chance et l’intention, une boule pouvant en pousser accidentellement une autre. Et ce l’est encore parce qu’elle combine des enjeux relatifs au plan et au volume, la pétanque suggérant autant une conscience de la surface plane de jeu qu’une conscience de la circonférence ronde des boules, et de la rondeur non moins engageante du cochonnet. Et enfin, il y a ce mouvement des boules dans l’air ; il y a cette volonté d’être au plus près; il y a cette configuration de sphères tournoyant autour d’un noyau, comme dans l’intimité de l’atome…

A plus d’un titre, le projet artistique de Pol Matthé dans son ensemble relève de ce même jeu, puisqu’on le voit travailler selon une logique d’intervention in situ qui se prolonge occasionnellement par des éditions ou des sculptures, parfois fondées sur des rebuts de précédents travaux. Un peu comme si une boule, précisément, en avait poussé une autre. Cette logique de mise en abîme d’une exposition dans l’autre n’est pas quelque chose qu’il adopte systématiquement ou d’une façon tentaculaire, mais c’est une possibilité qui s’offre dès lors qu’une boule poussée par une certaine force se dirige vraisemblablement vers un point donné, ce que la géométrie peut si nécessaire démontrer.

En fait, ce qui semble particulièrement intéresser Pol Matthé, c’est la place qu’occupent les volumes dans l’espace et les empreintes qu’ils laissent lorsqu’ils se déplacent ou sont déplacés, car il y a toujours une certaine mémoire des mouvements précédents qui ont animé le jeu. Ainsi, une boule qui se trouvait dans une position anecdotique peut postérieurement se retrouver en une position stratégique. C’est ce qui fait le charme de la pétanque et qui fait que l’espoir n’est jamais perdu. L’aspect fascinant du travail de Pol Matthé est que chaque fois qu’on déplace un élément, il y a une nouvelle configuration qui surgit avec agilité.

Dans cette entreprise, on pourrait quasiment voir un prolongement des projets de Marcel Duchamp et de Marcel Broodthaers (même si on a quelques scrupules à les déranger, à présent qu’ils sont en vacances). En effet, on sait que Duchamp fut l’un des maîtres de ce principe évolutif, voulant que de nouveaux paysages surgissent aux détours de nouveaux coups, lui qui parlait en la matière des possibilités nombreuses du jeu d’échec. Quant à Broodthaers, il a aussi commencé à imaginer un tel stratagème en créant d’exposition en exposition une sorte de plateau virtuel représentant son imaginaire (ainsi de la salle des nuances, de la salle Outremer etc.). Mais d’une certaine façon, on peut estimer que Broodthaers s’est bâti une prison, tandis que Duchamp se serait édifié un labyrinthe (bien que l’un et l’autre s’en soient sortis, rassurons nous, c’est une histoire qui finit bien).

Pol Matthé semble de son côté s’être construit non pas des murs mais un moyen de locomotion pour les franchir, les traverser. Un bon vélo pour rouler sur les routes du monde entier.

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Les Pieds dans le Sable
2012
Extract of the text Medley.
Written (in French) by Yoann Van Parys.
Published in Fluxnews # 60, p 32-33.
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